Ligne B : les expropriés de La Riche

L’arrivée de la seconde ligne de tram à l’horizon 2025 promet de métamorphoser le centre-ville de La Riche. 45 maisons seront détruites et près d’une centaine de personnes devront quitter leur domicile. Mais qui sont-elles ? Nous nous sommes rendus sur place pour le découvrir.

Un air de printemps semble régner ce samedi après-midi dans la rue de la Mairie à La Riche. Des enfants jouent sur le trottoir tandis que des voisins discutent de fenêtre à fenêtre. Difficile d’imaginer que ces scènes de vie laisseront bientôt place aux démolisseurs et à leurs engins. Car c’est bel et bien ici que le chantier majeur de la décennie de la Métropole tourangelle – celui de la seconde ligne de tramway –  transformera le plus le paysage urbain.

D’ici 2 ans, les 45 maisons de la moitié sud de la rue de la Mairie et de l’entrée nord de la route de Saint-Genouph auront disparu. Avec l’arrivée du tramway, ces axes seront élargis et entièrement réaménagés. Au total, plus d’une centaine de personnes sont concernées et devront quitter leur domicile.

la rue de la mairie, un axe historique

Nous apprenions cette semaine que l’Indre-et-Loire était le département qui artificialise le plus ses sols en région Centre-Val de Loire.

La Riche, 10e commune du département, est un exemple intéressant. En l’espace de 3 décennies, les parcelles maraîchères hier dominantes ont entièrement disparu du centre-ville pour laisser place à des programmes immobiliers.

De tout temps, la rue de la Mairie a constitué l’un des axes majeurs de la ville de 10 330 habitants. C’est pour cette raison que l’on y retrouve un bâti ancien qui remonte bien souvent au XIXe siècle.

La rue de la Mairie au début du siècle dernier...
... et telle qu'elle devrait être en 2026

Rien ne laisse encore présager la métamorphose de cette rue, mais en coulisse, les appels d’offre pour la sécurisation du bâti et les démolitions sont déjà en cours. Rencontré, le 1er adjoint de la Ville de La Riche en charge du tramway note qu’un quart des propriétaires ont déjà accepté une indemnisation à l’amiable et qu’un autre quart ne s’est pas encore manifesté. Pour les autres, les démarches seraient engagées.

Rien, ou si peu. Les badauds les plus observateurs auront sans doute remarqué l’apparition récente d’une banderole au message clair : “propriétaires en colère – expropriation = indemnisation de misère”.

Nicole Minier et son mari

Remise à neuf et destruction

Nicole Minier et son mari en sont à l’origine. Ce couple a emménagé il y a 8 ans dans cet immeuble de 2001 qui compte 15 appartements. 5 sont déjà vides, sans avoir été tous vendus pour autant. Sans se douter de la destruction prochaine de leur bien, ils ont investi plusieurs milliers d’euros dans la remise à neuf de leur T3 situé au n°116.

Ce n’est qu’en 2019 qu’ils découvrent que l’arrivée du tramway aura un impact plus important que ce qu’ils pensaient initialement. A l’occasion d’une réunion organisée par la mairie, le tram leur est présenté comme une source de nuisances. “On a cherché à nous faire peur en parlant des bruits, des caténaires et des vibrations alors que tous les projets immobiliers vantent leur proximité avec le tramway”, s’étonnent-ils.

Cartographie des parcelles concernées (en rouge) route de Saint-Genouph et rue de la Mairie

Ils ont envisagé un temps une vente à l’amiable, mais ils ne souhaitent pas “qu’elle se déroule dans ces conditions”. En cause, la proposition “très basse” des Domaines, la faible marge de négociation et la façon dont sont conduites ces expropriations. Le 5 février dernier, les propriétaires ont reçu une offre du Syndicat des Mobilités de Touraine (SMT) leur donnant 1 mois pour répondre. Il leur est demandé de prendre à leur charge le diagnostic thermique de leur bien destiné à la destruction.

A la mairie – pourtant située à quelques mètres de là – le discours est moins catégorique. Filipe Ferreira-Pousos, le 1er adjoint de la commune nous précise qu’un accompagnement inédit a été mis en place pour aider les habitants dans leur recherche d’un nouveau bien, notamment en les mettant en contact avec des agences immobilières ou des particuliers. S’agissant d’un grand chantier métropolitain, l’élu rappelle que la Ville n’a légalement aucun rôle à jouer dans ce dossier. Cependant, elle sert d’interface entre les riverains et les différents services de la Métropole. De plus, il relève que les estimations des Domaines sont souvent proches de celles réalisées par un notaire indépendant. Cela s’explique par le fait qu’ils tiennent compte de la valeur actuelle du bien et non de celle acquise dans les années à venir avec l’arrivée du tramway.

Payer 4000€ le m2 ou partir en logement social

Monsieur et Madame Minier semblent être dans une impasse. Aucune des propositions de relogement qui leur ont été faites ne correspond à leurs attentes : partir dans un logement social ou acquérir un petit appartement dans le futur immeuble qui sera construit en face de chez eux, où le prix au mètre carré avoisine les 4000€. “Les promoteurs spéculent déjà autour de l’arrivée du tramway”, notent-ils. Interrogée, la Ville de La Riche dément avoir proposé une habitation à loyer modéré.

“Comment je fais pour ma mère ?” nous demande le coeur serré Nicole Minier. Nous apprenons que le choix de ce bien ne devait rien au hasard. Elle s’occupe quotidiennement de sa maman âgée de 82 ans qui vit à l’étage d’en dessous. Son frère est aussi dans l’immeuble. Elle se dit “écoeurée” par cette affaire et n’a pas de mots assez durs envers Wilfried Schwartz, le maire de la Riche qui est aussi le Président de Tours Métropole Val de Loire et du SMT. “Il décrit notre rue comme un ensemble anarchique. Il veut clairement s’offrir sa belle avenue” s’emporte-t-elle.

Frédéric Oliveira, sa mère et leur locataire

Un constat que partage Frédéric Oliveira, son voisin du 172 rue de la Mairie. Sa maison est le fruit de son histoire personnelle. Sa famille est installée ici depuis 1995. “Mon mari l’a bâti de ses propres mains” témoigne sa mère qui vit à ses côtés. Aujourd’hui décédé, son père leur a laissé une résidence principale spacieuse et entourée d’espaces en location. “Pour moi, il s’agit d’une garantie pour ma retraite. Je ne retrouverais jamais un bien similaire” constate Monsieur Oliveira.

déjà exproprié pour la 1re ligne de tram

Force est de constater que l’homme est familier des expropriations. Il y a 10 ans, il avait déjà fait l’objet d’une telle décision lors de la construction de la première ligne de tramway. A l’époque, il vivait rue de Nantes, à l’emplacement exact où est aujourd’hui implantée la station “Gare de Tours”. Il avait dû porter 4 recours devant le tribunal pour être indemnisé au montant voulu.

L’histoire semble se répéter aujourd’hui. Il a appris la nouvelle par un appel téléphonique de la Ville de La Riche en 2019. Ce n’est qu’en février 2021 qu’il est de nouveau contacté. Cette fois-ci, il s’agit d’un courrier du SMT. Aucune proposition financière ne lui a été faite. Seul un tiers de son terrain pourrait être acquis et démoli. Il évoque un “préjudice moral majeur”.

Un manque de clarté qui ne fait que renforcer sa détermination. Il est catégorique. Il ne compte pas partir. En l’absence d’éléments probants, il ne comprend pas pourquoi sa propriété ferait l’objet d’une expropriation alors que la rue de la Mairie mesure près de 30 mètres de large devant chez lui et qu’il est possible d’y intégrer une plateforme de tramway sans difficulté.

La maison de la famille Oliveira dispose d'une emprise de 30 mètres devant chez elle
Sous le pont SNCF et routier, la voirie sera réservée au tramway et aux circulations douces

La ligne B, une opportunité pour la riche

S’il note que le cahier des charges n’est pas toujours respecté – notamment en ce qui concerne la desserte de l’hôpital Bretonneau – il se prononce en faveur de la création de cette deuxième ligne. C’est sans doute là l’un des points les plus intéressants. Aucun des propriétaires rencontrés n’a manifesté la moindre animosité envers le projet. Bien au contraire. Ils saluent tous “une formidable opportunité pour La Riche”. Leurs critiques se concentrent toutes sur la manière dont sont gérées ces procédures.

Olivier Gentilleau, dont la belle-mère de 91 ans vit à l’angle de la rue de la Mairie et Ferdinand Buisson, se dit lui aussi “extrêmement ravi que le tramway desserve la commune”. Il déplore cependant un “réel manque de transparence” et le “coût exorbitant du projet”. Rappelons qu’il avoisine le demi-milliard d’euros. Une part conséquente de ce budget sera allouée aux acquisitions foncières qui pourraient représenter jusqu’à un cinquième du coût global, soit environ 100 millions d’euros.

La maison voisine, du 1 rue Ferdinand Buisson, a déjà été acquise par la Ville de La Riche il y a plusieurs mois. Dans l’attente de sa destruction, elle est pour l’instant louée à un cabinet médical et à une association.

Lorsque la négociation aura lieu pour la maison de la belle-mère de Monsieur Gentilleau, il exigera la présence de Wilfried Schwartz.

Le maire, "l'avocat" de ses concitoyens ?

Un maire qui, aux dires des riverains, s’est fait plutôt discret ces temps-ci. Ce n’est pas David Clément qui dira le contraire. Lui qui l’a rencontré lors des dernières élections municipales ne comprend pas pourquoi ce dernier refuse à présent de le recevoir. La lettre que l’élu lui avait adressée en 2018 lui a laissé un goût amer. Il promettait d’être “leur avocat” dans ce dossier.

“J’ai appris mon expropriation sur Le Tram de Tours”

David Clément

Un avocat, il en a finalement trouvé un au barreau de Tours pour défendre le sort de sa maison située au 13 route de Saint-Genouph, sur le site du futur parking relais des bords de Loire. Sa famille y grandit depuis 11 ans et il y a réalisé d’importants travaux. Les derniers en date, une extension achevée en 2017 et pour laquelle il a naturellement obtenu un permis. L’année suivante, il apprendra que son bien est voué à la destruction. Ce n’est pas la Ville de La Riche qui l’en informera en premier, mais Le Tram de Tours par le biais de notre article publié en mars 2018. A l’époque, seules 5 maisons devaient disparaître à La Riche. Ce chiffre s’élève maintenant à 45.

La famille Clément

Comme ses voisins, il déplore l’absence de communication des pouvoirs publics. Ses enfants en sont les victimes collatérales. “Ma fille, Agathe, a envoyé à Monsieur le Maire un dessin dans lequel elle exprimait ses craintes de voir sa maison détruite, mais elle n’a obtenu aucune réponse de sa part”. A l’hôtel de ville, Monsieur Ferreira-Pousos ne partage pas ces propos. Il nous précise que l’ensemble des élus larichois restent à la disposition de leurs administrés.

Tandis que son crédit court toujours, Monsieur Clément est entré dans une phase active de négociation. Il note que ses interlocuteurs changent avec le temps.

“La première proposition – inférieure de 20% au prix que je souhaite obtenir – émanait de Tours Métropole Val de Loire. Depuis fin 2020, je négocie désormais avec un mandataire judiciaire de la SET (Société d’Equipement de la Touraine)”. Il espère que l’activité de sa femme, auxiliaire à domicile, permettra au couple de bénéficier d’une indemnisation supplémentaire.

les fleurs ont laissé place aux seringues

Entre temps, son environnement immédiat se transforme. Alors que l’un de ses voisins “a reçu une estimation sans la visite des Domaines”, une étrange ambiance règne au 21 route de Saint-Genouph. Les poubelles et une voiture sont restées dans la cour, la boite aux lettres a été condamnée. Nul doute, les habitants ont déjà quitté les lieux.

A côté, au 17, la situation est plus confuse. Si les fenêtres semblent être fraichement murées, les nombreuses seringues jonchant le sol de la véranda – jadis abondamment fleurie – laissent présager une présence humaine. Entre 2 photos, un jeune homme surgit dans ce qu’il reste du jardin. Son allure frêle nous fait immédiatement comprendre qu’il s’agit du squatteur. “Tout sera détruit d’ici 10 jours, il va falloir trouver un autre abri”, nous dit-il, le regard vague.

Des projets personnels bouleversés

Difficile d’imaginer qu’à quelques centaines de mètres de là, au 146 bis rue de la Mairie, une famille semble vivre une existence paisible. Une quiétude toute relative qui a pris fin il y a 2 ans. A cette période, la Ville de La Riche apprend à Benjamin Sauvage et à sa compagne que le terrain situé devant chez lui allait être préempté. “C’était un moindre mal”, reconnaissent-ils aujourd’hui.

Quelques mois après, ils découvrent que leur maison basse consommation de 2013 devrait être démolie. “Le tramway passera dans notre salon. Je ne peux pas accepter cette situation alors qu’il s’agit de l’endroit où je voyais grandir mes enfants et que nous nous apprêtions à réaliser des travaux” nous confie-t-il. Il est déjà l’heureux papa d’une petite fille de 4 ans.

Benjamin Sauvage, Agathe Boissinot et leur fille de 4 ans

Une situation personnelle délicate qui les conduit à refuser le passage des Domaines pour l’estimation leur bien. Selon la Ville de La Riche, 5 propriétaires seraient dans ce cas. Comme Monsieur Oliveira, ils ont reçu un courrier de la SET il y a une dizaine de jours, mais ils ont choisi d’être conseillés par un avocat parisien pour la suite de leurs démarches. Ils n’estiment pas faire l’objet d’un accompagnement particulier. “Cela consiste à nous mettre autour d’une table et à nous dire que nous allons devoir partir”, explique Madame Boissinot.

Le couple se montre également très sceptique sur le projet d’aménagement qui a été présenté. “Veulent-ils vraiment conserver 2 voies pour les voitures ? Cette rue fait déjà l’objet de nombreux rodéos urbains ! Il serait judicieux de pacifier la circulation en revoyant entièrement le plan de circulation”.

Une proposition qui n’a pas été retenue par les équipes techniques. Monsieur Ferreira-Pousos dit ne pas “vouloir commettre de nouveau l’erreur de l’avenue Maginot” où une voie mixte tramway-voitures a été construite lors de la 1re ligne. Il précise que la plateforme de tramway sera végétalisée, “comme aux 2 Lions”, et que les 2 voies voitures et les trottoirs seront conservés. Une piste cyclable sera également créée. L’objectif affiché est de “limiter les virages”, une “source de nuisances sonores” pour le 1er adjoint.

Jouer la montre

Son voisin du 160 rue de la Mairie n’est pas non plus avare en critiques. Jean-Philippe Cartier désespère de rencontrer le maire de La Riche. Il l’a déjà sollicité à 2 reprises, sans résultat concluant pour l’heure. “Le projet nous est imposé. C’est dommage alors que nous sommes à une époque où il est beaucoup question de démocratie participative” expose-t-il avec un zeste d’agacement.

“Vendre mon bien ? N’habitant pas sur place, je suis tout sauf pressé

Jean-Philippe Cartier

A la différence des autres personnes rencontrées, il ne vit pas sur place. Il est ici devant l’ancienne maison de sa belle-mère. De ce fait, l’homme compte clairement jouer la montre. Il nous confie “ne pas être pressé” pour vendre son bien situé à un emplacement stratégique. En effet, l’une des 22 stations de la future ligne de tramway verra le jour à cet endroit. Elle desservira la salle de spectacle La Pléiade dont les abords devraient être dégagés de manière à créer une nouvelle place publique.

Sa future expropriation, Monsieur Cartier ne l’a pas apprise sur Le Tram de Tours, mais à la suite d’un concours de circonstances. En 2018, il décide de vendre une partie de son terrain. L’acheteur décide de déposer un permis de construire. Il lui est refusé. La mairie annonce alors aux 2 protagonistes qu’une préemption est envisagée. Le projet est abandonné. Ce n’est qu’à la fin 2019 qu’il reçoit une proposition d’acquisition à l’amiable. 1 an après, la proposition financière tombe. Elle correspondrait à “50% du prix estimé” par son notaire.

Jean-Philippe Cartier

“Ont-ils pensé à l’impact de cette décision sur les habitants ?” s’interroge Jean-Philippe Cartier. Une question que se posent tous les propriétaires rencontrés. Si l’arrivée du tramway est unanimement perçue comme une avancée pour La Riche, les moyens entrepris par la force publique semblent être davantage critiqués. La multiplication des parties prenantes – incluant la Ville de la Riche, Tours Métropole Val de Loire, le SMT et la SET – ne semble pas faciliter le dialogue avec les riverains.

des expropriations programmées pour 2023

Etant donné l’importance du projet – rappelons que 45 lots et une centaine de personnes sont concernés – il est probable que nous ne soyons qu’au début d’un long feuilleton. Si les acquisitions à l’amiable sont d’ores et déjà possibles, les avis d’expropriations ne pourront pas être émis avant la Déclaration d’Utilité Publique (DUP) prévue pour janvier 2023. Une information confirmée par la Ville de La Riche qui note que les gens devront déménager à cette date. Si aucun accord n’est conclu, les dossiers problématiques seront alors transmis au juge qui en a la compétence.

Selon l’article L321-1 du code de l’expropriation, les indemnités versées prendront en compte la valeur intrinsèque du bien et une majoration pouvant aller jusqu’à 20% de la somme globale. Elle devrait permettre aux bénéficiaires de retrouver un bien similaire à celui qu’ils ont dû quitter. D’ici la fin 2023, la maîtrise d’oeuvre prévoit que l’ensemble des bâtiments auront été acquis et abattus. Il ne restera alors plus qu’un an pour achever les travaux et livrer la nouvelle ligne de tramway dont l’inauguration est attendue au plus tôt pour décembre 2025.

A terme, “l’arrivée du tram devrait permettre la construction de 1200 logements, soit entre 2000 et 2500 habitants supplémentaires”, nous explique le 1er adjoint de la commune. Si une partie sera réalisée sur le site de la ZAC Plessis-Botanique, il est encore difficile de connaître le futur visage de la rue de la Mairie. Tous les habitants interrogés voient déjà leurs terrains vendus à des promoteurs. La Ville se montre plus prudente. “Une zone d’étude a été mise en place le long de cette partie du corridor afin de bloquer les éventuels projets immobiliers”. Des projets qui ne manquent certainement pas, mais la commune semble vouloir se donner le temps pour réfléchir à une densification maîtrisée de son centre-ville.

Le site du futur parking relais des bords de Loire

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